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Haro sur la Duchesse. (Jean-Claude Lechevère)

haro sur la duchesse. (jean-claude lechevere)

Jean-Claude continue à nous promener dans les rues du quartier.. Une façon de nous le faire découvrir et/ou le regarder autrement..

(En hommage à Marcel Aymé)

Il y avait à Robien, au 57 bis de la rue Anne de Bretagne, un excellent homme nommé Kervarzec qui possédait la manie singulière d’entrer dans une colère terrible chaque fois qu’on lui rappelait l’événement suivant : c’était grâce à la duchesse qui figurait sur son adresse que la Bretagne était entrée dans le giron du royaume de France. Il ne portait ni chapeau rond ni gilet à passementerie dorée, ce qui ne l’empêchait pas de se sentir authentiquement breton de la plante des pieds à la pointe des cheveux qui lui restaient.

Kervarzec venait d’entrer dans sa cinquantième année lorsqu’il avait eu la révélation de sa véritable identité. Il ne s’était pas rendu, à l’instar de Claudel, derrière un pilier de Notre-Dame pour y attendre une divine illumination. Indifférent aux choses de la religion, il n’était pas même entré dans la cathédrale dont il n’avait plus foulé le pavé depuis la disparition d’une pieuse aïeule, autour de ses neuf ans. Non, ça lui était tombé dessus au bord de l’étang du quartier, un samedi en fin d’après-midi, alors qu’il venait de passer quelques heures à taquiner le poisson en compagnie de Dupont, Durant et Dutilleul, modestes pêcheurs, certes, mais vaillants buveurs devant l’éternel. Vers dix-huit heures, le premier nommé constatant que sa bouteille n’avait plus de raison de rester au frais puisqu’elle était vide, désespérément vide, se tourna, vaguement amer, vers ses trois compagnons et constata, stupéfait :
« Durant, Dupont, Dutilleul… Kervarzec !... Cherchez l’anomalie… J’ai l’impression qu’il y a comme une erreur… »

Et regardant ses voisins les plus proches il ajouta :
« Tous les trois, on ne peut pas dire qu’on n’est pas français, avec des noms comme les nôtres ! »
Il s’arrêta quelques instants, comme pour reprendre son souffle, avant de continuer d’une voix légèrement empâtée en désignant le plus éloigné :
« Dis donc, toi, Kervarzec, d’où tu viens ? C’est pas français, ça, Kervarzec ! Ah ça non, mon gars, t’es pas vraiment français ! T’es breton !»

Notre homme se trouva soudain au centre de l’attention du groupe pisciphile et viniphile à la fois. Son esprit, non moins embrumé que celui de ses camarades, mit quelque temps à réagir. Puis, alors qu’on n’attendait plus sa réponse, il s’écria :
« Mais je suis d’ici, moi, Monsieur… Moi, je suis d’ici… Et, bien entendu, je suis breton, tout ce qu’il y a de plus breton. Et vous, vous voulez que je vous dise, vous n’êtes que des envahisseurs… » Et sur cette formule définitive il replia sa gaule et abandonna le trio à ses méditations pinardièrement confuses.

Depuis cette prise de conscience qui devait davantage à Bacchus qu’à une réflexion politico-historique, il avait pris en haine la pauvre duchesse qu’il rendait responsable du rattachement de la Bretagne à la France. Heureusement, depuis longtemps, les restes de celle-ci ne se retournaient plus dans sa tombe toutes les fois qu’on s’en prenait à son souvenir. Et chaque année, le 26 juillet, jour de la sainte Anne, il s’arrêtait devant la plaque bleue de sa rue. Alors, marmonnant dans sa barbe mal taillée, il l’apostrophait : « Dis donc, vermine – il avait choisi ce terme plutôt qu’un autre, plus grossier, à cause de sa proximité phonétique avec hermine – tu peux être contente ! T’as vu ce que t’as réussi à faire en couchant avec ces salopards de rois de France ! »

Il fallut que Dutilleul, l’intellectuel du groupe, qui avait quelques connaissances historiques et un gros dictionnaire, lui signale que la petite duchesse n’était pas aussi responsable qu’il le laissait entendre puisqu’elle était morte en 1514 et que le rattachement n’avait été officialisé qu’en 1532. Malgré cela il n’en démordit pas. Et pour marquer son désaccord irrévocable avec le trio il brisa sa canne et détruisit ses hameçons, ce qui eut pour effet de le couper définitivement de Dupont, Durant et Dutilleul.

Comme il arrive à propos des gens qu’on ne fréquente plus, les trois pêcheurs avaient fini par l’oublier. Il fallut que l’un d’entre eux découvre un article dans le journal pour qu’il se rappelle à leur souvenir. On y rapportait qu’un illuminé avait été arrêté à Nantes alors qu’il tentait de mettre le feu au Château de la Duchesse Anne. Les propos incohérents de l’individu entremêlés de dates renvoyant toutes au XVIème siècle avaient conduit les autorités à le faire hospitaliser dans un établissement approprié à son état. Bien que son nom ne fût pas cité ils ne purent s’empêcher de penser à Kervarzec.

Alors les trois pêcheurs, avec une belle unanimité, convinrent de ne plus parler de politique, même si celle-ci les catapultait plusieurs siècles en arrière. Quant au Muscadet maintenu au frais dans le courant pendant qu’ils attendaient patiemment que ça morde, il fut décidé qu’il n’était pour rien dans cette malheureuse affaire. Sa dégustation participait à la réussite de leurs journées et l’apprécier pouvait être considéré comme une haute marque de civilisation, que celle-ci fût française ou… bretonne.



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