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Retour express 3

retour express 3

Jean-Claude Lechever nous fait regarder autrement notre quartier. Voici la troisième partie de Retour express..

Retour express 1
Retour express 2

« Miles Davis ? » interrogea-t-il en désignant les galettes du menton.
« Bonne pioche !... Et à perpète… Tu sais, sans lui… »
La phrase resta inachevée. Tout n’était donc pas foutu pour Labrousse.
Un pack de Kro sorti miraculeusement du tas de journaux atterrit sur la table branlante. Le Bras n’y avait pas touché depuis son départ express. Dix ans déjà ! Mais comment refuser sans vexer l’autre qui ne comprendrait pas ?

Ils refirent l’histoire du quartier en vidant la moitié du pack. La population changeait, les petits bistrots avaient disparu. Il sembla à Le Bras que c’était déjà le cas quand il avait pris la poudre d’escampette. On construisait un peu partout et avec la gare c’était le chantier !
« Tu te rends compte, dans six mois on ne sera plus qu’à deux heures et quart de Paris ! »
Non, il ne se rendait pas bien compte. Qu’est-ce que ça changerait ? Tout le monde était pressé. Pour faire quoi ? De toute façon on crèverait toujours à peu près au même âge ! Et Paris jouerait encore son rôle d’aspirateur. Parce que, dans l’autre sens, ce n’était pas sûr que ça fonctionne.

« Au fond, t’as jamais été pour le progrès, toi ?
- J’en sais rien. Faut que je réfléchisse longtemps. Et avec ta bibine mes neurones tournent au ralenti.
- Tu vois, je te croyais plus solide… »
Le Bras ne répondit pas, comme s’il n’avait pas entendu la remarque... Le vrai sujet n’avait pas été abordé. Il finit par se lancer.
« Et Nadine ? Tu sais ce qu’elle est devenue ?
- Je me doutais que tu finirais par y arriver. Je l’attendais ta question.
- Alors ? T’en sais rien ?
- Nadine… elle a traîné quelques mois après ton départ. Puis elle s’est mise avec un mec, un grand sicot qui travaillait plus ou moins sur les chantiers. Et un jour ils ont disparu. Tous les deux. Personne n’a su ce qu’ils étaient devenus. Même sa mère. Depuis la vieille a cassé sa pipe et tout le monde est passé à autre chose. Tu sais ce que c’est… Il n’y avait que toi qui pouvais encore être intéressé. Mais comme t’étais plus là…
- Ça fait longtemps ?
- Je ne sais pas… sept ou huit ans. »
Un silence s’installa, gênant. Le Bras estima que la page était tournée. Définitivement. Il reprit une bière.
« Je peux dormir ici ?
- La question ! Y’a pas le confort, mais sur un matelas de journaux on passe des nuits, je ne te dis pas… on pionce sans rêver. »
Ça c’était moins sûr.

Ce qui l’était par contre c’est qu’il n’irait pas jusqu’au 34 rue Louis Blanc… Son retour à Robien s’arrêtait là. Dans une chambre de l’ancien Saint-Georges. Dès demain matin il reprendrait le boulevard Carnot en sens inverse. Et il monterait dans le premier train pour Paris.



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