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"Ma tête à couper" par Jean-Claude Lechevère

 ma tete a couper par jean-claude lechevere

Un nouveau texte de Jean-Claude. Il nous emmène rue Robespierre, rue Danton, rue Camille- Desmoulins..

« Vous pouvez me croire, c’est la vérité vraie. D’ailleurs j’y mettrais ma tête à couper ! »
Dangereux, ce genre d’affirmation quand on habite rue Danton ! Mais Georges n’était pas à une énormité près. Il mentait comme un arracheur de dents. Ce que n’avait pas manqué de souligner le docteur Debrosse de la Mutualité Dentaire, un spécialiste qui s’y connaissait en la matière, lorsque Georgio – tout le monde l’appelait ainsi – lui avait demandé de lui arracher une molaire qui, à l’entendre, le faisait souffrir jour et nuit.

« Mais puisqu’elle n’existe plus, cette molaire ! Un de mes confrères a dû procéder à son extraction il y a plus de dix ans. »

Le docteur Debrosse savait trouver les mots. Il parlait vraiment comme un savant, ou plutôt comme un dentiste. «Procéder à son extraction », ça vous posait son homme dans la conversation. Mais Georgio préférait « arracher » : ça lui semblait plus imagé. Quand on prononçait le verbe on avait l’impression d’avoir mal, on sentait la mâchoire se séparer de la bouche, décrocher avec la molaire sur laquelle s’escrimait « l’arracheur de dents ».
Rue Robespierre, son ami Maxime était beaucoup plus policé. Toujours tiré à quatre épingles, cet as de la récupe ne portait que des vêtements qui en étaient à leur deuxième ou troisième vie. Mais ils étaient toujours parfaitement repassés – il avait travaillé dans un pressing lors d’une vie antérieure – et il ne manquait jamais un bouton à ses vestes ou chemises. Ce dandy d’un autre âge, aux cheveux rares et gominés, promenait sur le monde un regard détaché, regard d’ailleurs dissimulé aux yeux de ses interlocuteurs derrière des verres… verts. Cette particularité avait fait dire à Giorgio, un samedi soir où il prolongeait la station au Café du Dimanche : « Toi, Max, tu as une vision qui bégaye ! » Ce mot, qui lui échappa sans réflexion préalable aucune, provoqua l’admiration d’un voisin de comptoir qui demanda au patron de remettre une tournée à ce gentleman au vocabulaire si bien tourné. Et l’espace d’un soir, le Tariquet aidant, Giorgio s’imagina qu’il était poète.

Les jours de déprime, quand le ciel bas écrase les toits de Robien et que les fumées de l’usine peinent à s’élever au-dessus de ses habitations, les deux compères s’attardent rue Camille-Desmoulins, chez l’ancien cordier, baptisé par eux le Vieux Cordelier. Ce n’est pas pour qu’il leur remonte le moral. Le Vieux Cordelier n’arrête pas de se lamenter. Il pleure sur sa solitude, suite à la disparition de la grande Lucile. Elle avait toutes les qualités, Lucile. Et par-dessus tout, comme aime à le souligner Georgio, elle était perspicace et lucide, Lucile. La preuve : elle a largué le Vieux Cordelier avant qu’il ne lui sucre toutes ses économies. Celui-ci a quand même eu le temps de se constituer une cave intéressante, ce qui permet aussi de mieux comprendre les visites de ses deux amis les jours de cafard.

Le Vieux Cordelier était d’une humeur particulièrement chagrine cet après-midi-là. « Vous avez regardé autour de vous : on rase, on reconstruit. On assèche, on régule. Bientôt on ne reconnaîtra plus le quartier. Notre quartier. Il paraît même qu’ils vous nous coller du stationnement payant. Une honte !... » Les deux autres crièrent au scandale. C’était inadmissible ! Mais qu’allait-on devenir ? Et tous les trois de renchérir dans l’expression de leur colère. Difficile d’imaginer quel degré aurait atteint celle-ci s’ils avaient eu une voiture !
Alors, pour marquer son indignation, le Vieux Cordelier déboucha un Châteauneuf-du-Pape de derrière les fagots. Tellement de derrière les fagots qu’il avait pris un léger goût de caramel. « Il était temps ! » murmura Giorgio. Et Maxime d’ajouter : « T’as vraiment du pot, toi, le Vieux ! Imagine deux secondes qu’on ne soit pas passé.

- Et alors ! rétorqua l’ancien cordier.
- Et alors ! Et alors ! C’est tout ce que t’as à répondre ! Eh bien, sans nous, ton pinard devenait imbuvable ! »

Tout le monde se tut. Maxime avait raison. Une semaine ou deux de plus et le Châteauneuf était bon à balancer. Mais l’élégant avait commis une faute de goût, ce que ne manqua pas de signaler le caviste :
« Ton pinard !... Tu n’as pas trouvé un autre mot pour parler du roi des vins de la vallée du Rhône ! Permets-moi de te le dire : je suis surpris d’entendre ça de ta part… »
Maxime se rendit compte de sa bourde et, à l’abri de ses lorgnons vert bouteille il se tint coi jusqu’au moment de leur séparation.

Il faisait déjà nuit lorsque Giorgio et Maxime regagnèrent leurs pénates. Et dans ces trois rues portant les patronymes de victimes de la décollation il était difficile de nier que la démarche de nos trois compères fût quelque peu hésitante. Mais s’ils avaient la tête qui tournait légèrement, eux, au moins, ne l’avaient pas perdue totalement.



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