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Le Sans-surprise.

le sans-surprise.

Jean Claude Lechevère nous propose cette fois-ci un texte un peu différent des précédents. Il s'agit plutôt d'un petit point de l'histoire du quartier légèrement mis en scène.
Souvenir, souvenir....

Le Sans-surprise.

La pente de la rue de Tréfois est sévère et la vieille pétrolette ne peut la gravir qu’en première, encore faut-il qu’elle ne rencontre aucun obstacle dans la montée. Elle crache alors un jet de fumée noirâtre et âcre à la gorge des passants se trouvant malencontreusement sur le trottoir au moment de son arrivée. Et, à l’instant même où le père Job, casquette de marin et ventre rebondi, s’attend à ce qu’elle cale – à la pensée qu’il lui faudra franchir à pied les derniers mètres la sueur commence à perler sur ses tempes – elle atteint miraculeusement le sommet, face au Tout-Va-Bien, si mal nommé, et devant la Sorpresa, le nouveau restaurant italien de Robien.

Ce ristorante s’est inscrit dans la suite chaotique du Sans-Surprise, petit établissement dont la renommée avait vite dépassé les limites du quartier. Pendant quelques décennies celui-ci avait servi de point de ralliement aux Robiennais, mais aussi à des habitués venant de plus loin – parmi les clients réguliers on comptait quelques Guingampais – ainsi qu’à de nombreux représentants qui trouvaient dans cette modeste maison tout habillée de bois peint beaucoup plus que ce que pouvait offrir un restaurant ordinaire.

L’affaire avait été lancée par Michel et Elvire qui, aidés de Dédée, avaient très rapidement su y créer une atmosphère de convivialité quand ce mot n’était pas encore à la mode. C’étaient eux qui, après avoir décidé qu’il y aurait à choisir entre trois entrées, trois plats et trois desserts, toujours les mêmes, le tout bien entendu cuisiné sur place, avaient baptisé ce lieu inattendu le Sans-Surprise. Il faut préciser que ces plats étaient accompagnés d’une boisson, servie à volonté, et d’un café. Pourtant le prix, modique, restait, lui aussi, toujours le même. Il n’y avait donc pas de surprise.

Mais la particularité essentielle du petit restaurant résidait dans un élément impalpable : l’ambiance détendue qui y régnait. Les convives échangeaient d’une place à l’autre. Certains qui ne se connaissaient pas un mois plus tôt décidaient soudainement de manger à la même table. Les enfants y dévoraient leurs premières frites et les représentants, de Nantes, de Quimper ou d’ailleurs avaient toujours quelque anecdote à raconter. Et, alors qu’Elvire et Dédée s’activaient à la cuisine et au service, Michel circulait d’une table à l’autre. Vous pouviez aborder n’importe quel sujet, il avait un avis sur tout. Et si, par hasard, vous vous intéressiez au cyclisme, vous pouviez y passer la soirée. Michel n’avait-il pas été dans une autre vie à la tête d’une équipe professionnelle ? De plus il était le créateur de la Flèche Plédrannaise qui attirait chaque année les meilleurs juniors français, belges, russes quelquefois, mais aussi des Italiens, des Tchèques… Alors, des champions, il en avait rencontré, de drôles d’hurluberlus parfois aussi. Et surtout il connaissait l’envers du décor.

Leur succédèrent Gwenn et Alain, deux jeunes arrivant, l’une du Morbihan, l’autre de la capitale. Ils ne changèrent rien aux menus ni aux prix et, si personne ne circulait plus entre les tables pour relancer la conversation, les clients continuèrent à discuter entre eux. Les habitués restèrent donc fidèles à l’établissement. Après quelques années les deux tourtereaux repartirent vers de nouvelles aventures du côté du Golfe du Morbihan et… un souffle d’air iodé envahit le Sans-Surprise.

En effet, avec Yves et Martine c’est la marine qui faisait son entrée dans le restaurant. Le premier, de Quemper-Guézennec, avait fait le tour du monde sur divers navires de la marine marchande alors que la seconde, native de Dunkerque, officiait sur les ferries reliant le nord de la France à l’Angleterre. C’était d’ailleurs là qu’ils s’étaient rencontrés. Ils se conformèrent à leur tour aux us et coutumes du petit restaurant, même si, de temps à autre, ils proposèrent une variante inattendue. C’est ainsi que les habitués purent goûter le fameux potjevleesch (petit pot de viande, en flamand), plus connu à Dunkerque qu’à Saint-Brieuc. L’aventure dura des années, l’ambiance – mais était-ce possible ? – devint encore plus familiale. On y fêta des anniversaires, des départs, des retours, enfin tout ce qui était « fêtable ». Les enfants grandissaient, on vieillissait ensemble et, soudain, tout s’arrêta. Un mal implacable et sournois venait de frapper Martine, une Martine pleine de projets et confiante dans l’avenir.

Cette fois le Sans-Surprise ne rouvrit plus après les congés d’été. Il y eut bien une tentative de reprise mais le moral n’y était plus. Ni l’esprit. De nouveaux menus s’affichèrent, les prix changèrent et les clients… désertèrent. Les travaux jouant les prolongations à ce niveau de la rue Jules Ferry achevèrent de décourager les derniers résistants. Et le Sans-Surprise disparut irrémédiablement de l’espace robiennais.

Alors, quand le père Job, d’une poussée de l’index, relève la visière de sa casquette à hauteur de la Sorpresa, c’est pour souligner sa satisfaction d’avoir hissé, une fois de plus, son antique tacot tout en haut de la rue de Tréfois ; mais aussi pour saluer quelques ombres et souvenirs qui flottent encore autour de ce petit restaurant ancré définitivement dans sa mémoire comme dans celle de nombreux habitants du quartier.



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