Hirondelles (Les petits billets de Gérard)

   Elles se sont rassemblées il y a près de trois semaines sur les fils électriques aux Rosaires avant de s’en aller sous d’autres cieux… De les voir à chaque fois vers la fin de l’été, je pense à Gilles Servat que j’allais écouter dans les années 70 chez « Ti Joss » à Montparnasse, un petit cabaret qui n’a pas survécu à l’érection de la Tour du même nom… Nostalgie de ces moments-là… Pas trop de tristesse cependant, car les chansons peuvent survivre à l’endroit où elles ont éclos.

   Je ne sais plus si Gilles chantait déjà L’Hirondelle… Je crois qu’il l’a composée bien après, mais chaque fois que je pense à la fin de l’été, me vient comme une pensée vivace en même temps que le regroupement des oiseaux migrateurs : tant d’énergie pour franchir tant de distance… Et le miracle de leur mémoire ! Et j’entends Gilles : « Quand reverrons-nous l’hirondelle, Blanche au ventre et noire aux ailes… »

    Gilles Servat qui a mis en musique René-Guy Cadou dans un fameux disque, ce poète de l’école dite de Rochefort né à Sainte-Reine de Bretagne en Grande Brière ( 1920-1931 ) mort si jeune après avoir été quelques années instituteur et que voici dans « Automne » :

«Odeur des pluies de mon enfance
Derniers soleils de la saison
A sept ans comme il faisait bon
Après d’ennuyeuses vacances
Se retrouver dans sa maison !

La vieille classe de mon père
Pleine de guêpes écrasées
Sentait l’encre, le bois, la craie
Et ces merveilleuses poussières
Amassées par tout un été 

O temps charmant des brumes douces
Des gibiers, des longs vols d’oiseaux
Le vent souffle sous le préau
Mais je tiens entre paume et pouce
Une rouge pomme à couteau. »

   Il me faut écouter Automne et ré-entendre dans cette écoute attentive quelque chose qui survit à toute nostalgie des temps d’avant maintenant, quelque chose d’actif qui résiste aux larmoiements, à la tristesse, et qui surgit en soi, intact : c’est encore et toujours le désir d’apprendre, d’apprendre encore, dans toute la vie.
   Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, l’automne, dans son châtoiement de couleurs avant les gris et les blancs de l’hiver, c’est aussi l’espérance tenace de revoir bientôt les hirondelles… Toute la mémoire du monde en elles…
   Les hirondelles blanches au ventre et noires aux ailes, ces oiseaux de passage de mes sept ans sur les chemins de l’école en automne, à maintenant où il me faut apprendre encore, apprendre à bien vieillir, apprendre encore mille et mille choses de l’école de la vie. Cette Vie qui demeure en soi le plus grand Maître.