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Retour express 1

retour express 1

Jean-Claude Lechevère nous avait accompagné dans le quartier avec ses cabots

Il revient vers nous pour nous faire regarder autrement notre quartier avec un premier texte : "retour express" que nous publions en trois fois..

Merci encore à lui

Retour express.

A peine descendu du train de Paris il se dirigea sans hésiter vers la gauche. Il dut affronter le flot des voyageurs qui, dans une ruée unanime, se précipitaient vers la droite avant de s’engouffrer dans l’escalier qui les amènerait sur la place Mitterrand. A chaque arrivée taxis et voitures particulières tentaient de s’y frayer un passage pour récupérer « Parisiens » et « Rennais » pressés de rentrer à la maison. Il supporta stoïquement les bousculades répétées, résista, refusa de reculer et finit par atteindre la lettre V, là où se dressait la passerelle. La dernière fois, il y avait une dizaine d’années, il l’avait prise dans l’autre sens, avec un autre sac sur le dos, en faisant attention à ne pas poser le pied sur l’une des multiples traces du passage des chiens qui l’agrémentaient ordinairement. Mais ce soir, plus de passerelle ! A sa place une construction moderne aux tons clairs, pour l’instant inaccessible, juchée sur d’imposants piliers, surplombait les voies. Cette découverte fut pour lui un choc, mais il refusa de s’apitoyer sur son sort et fit demi-tour, se mêlant aux derniers candidats à la descente. Il se taperait le grand tour pour rejoindre « son » quartier. Il n’avait pas le choix.

Le trottoir bosselé du boulevard Charner ralentit sa marche. Pourtant il n’avait pas de valise à traîner. Seul, son sac de toile pesait sur son épaule gauche, l’abaissant légèrement. Quand il vira boulevard Clémenceau il faillit être bousculé par un énergumène déboulant de l’esplanade Alfred Jarry. Il étouffa un juron mais se reprit immédiatement. Il s’était promis de rester calme, de contrôler ses émotions en toute circonstance. L’individu ne s’excusa pas et fila devant lui d’une démarche pourtant mal assurée. Ce connard a un coup dans l’aile, pensa-t-il. Il allait l’oublier – il en avait rencontré de bien pires lors de son séjour parisien – lorsqu’un vague souvenir vint lui chatouiller la mémoire. Cette carrure, cette casquette informe, ni de marin ni de terrien, il les avait déjà rencontrées. Ça lui reviendrait plus tard. Pour l’instant il suivait l’individu, une dizaine de mètres les séparait désormais, puis la casquette disparut à la sortie du pont alors qu’il se trouvait encore au milieu du passage piéton rouge minium, plaqué du côté droit comme un pansement à l’étanchéité douteuse. Quand il emprunta le boulevard Carnot l’autre s’était volatilisé. Il aurait dû l’apercevoir, mais rien ! Un magicien dans son genre !

Il faisait presque nuit désormais et la chiche lumière dispensée par les lampadaires ne permettait pas de voir distinctement entre les voitures serrées le long du grand bâtiment tagué. Comme il y a dix ans. Et les tagueurs ne maîtrisaient toujours pas l’orthographe ! Sur sa droite l’affreux mur gris, sali par la poussière et des dizaines d’années de rejets des pots d’échappement, qui séparait le boulevard des voies ferrées cessait brusquement et la gare lui apparut sous un angle qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais connu. D’importants travaux semblaient en cours et, au fond, à hauteur de la rue Jules Ferry, il aperçut à nouveau la grande passerelle blanchâtre, monstrueux insecte géant qui enjambait les voies et les fils électriques. Les bâtiments de la Sernam avaient disparu et des engins, au repos pour l’instant, avaient déjà rasé et bitumé une partie de l’espace libéré. S’il s’était renseigné, s’il avait téléphoné, s’il avait lu la presse régionale pendant les dix ans passés là-bas il n’aurait pas été surpris, il n’y aurait pas eu de découverte. Mais voilà, il avait coupé les ponts, une fois pour toutes. C’est du moins ce qu’il avait cru.

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